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Le chef d’orchestre Yannick Nézet-Séguin
Die Zeit, Autriche
February 21, 2010

Une balle bondit dans le jardin féérique

Le Canadien Yannick Nézet-Séguin, âgé de 35 ans, est la star de l’heure parmi les jeunes chefs d’orchestre.

Yannick Nézet-Séguin s’est fait remarquer, il y a deux ans, lorsqu’il a dirigé une nouvelle production de l’opéra Roméo et Juliette de Charles Gounod au Festival de Salzbourg. Personne ne connaissait encore ce chef d’orchestre originaire de Montréal, qui n’avait jamais dirigé de grande production d’opéra ailleurs que dans son pays. Cet opéra de Gounod au Festival de Salzbourg devait servir de tremplin au couple musical idéal d’Anna Netrebko et Rolando Villazon. Madame Netrebko ayant dû se décommander, la mise en scène semblait plutôt superficielle; c’est alors que le jeune chef canadien-français s’est fait remarquer. On peut dire qu’il fut le grand gagnant de cette production, car il a, mieux que personne, pris au sérieux la direction de l’Orchestre du Mozarteum de Salzbourg et grâce à sa confiance, il lui a insufflé à la fois légèreté et intensité.

Yannick Nézet-Séguin n’a que 35 ans, mais sa carrière s’est développée à la vitesse de l’éclair. Peu avant d’avoir trente ans, il n’était à peu près pas sorti de son pays natal où il était considéré comme un de ces jeunes « matadors » locaux, sans plus. Nézet-Séguin choisit la direction d’orchestre à l’adolescence, en dirigeant un choeur d’église catholique. Il étudie au Conservatoire de musique et, à 22 ans, devient chef des chœurs et assistant chef d’orchestre à l’Opéra de Montréal. À peine âgé de 25 ans, il prend la direction du second orchestre de la ville, l’Orchestre Métropolitain du Grand Montréal. Nézet-Séguin indique que, bien qu’elle soit rapide, cette ascension a suivi un cheminement normal de façon à favoriser sa maturation comme chef. Soudainement propulsé dans le rôle d’une  jeune star que l’on s’arrache, il tente de répondre aux demandes qui proviennent de partout.

C’est avec son entrée à Salzbourg (été 2008), précédée de quelques apparitions en Europe (Toulouse, 2004, suivie de Paris, Frankfurt, Dresden, Stockholm, etc.) et la signature d’un contrat avec l’agence Askonas Holt (2003), l’une des plus grandes agences d’artistes de musique classique, que la carrière de Nézet-Séguin explose. Il prend la direction de l’Orchestre Philharmonique de Rotterdam (annoncée le 12 décembre 2006), se retrouve au pupitre du Met de New York pour une nouvelle production de Carmen (2009) et fait ses débuts avec le Wiener Philharmoniker (2010). Durant la prochaine saison, il se produira avec plusieurs des plus importants orchestres au monde : le Berliner Philharmoniker, le Chicago Symphony Orchestra, la Scala de Milan, Covent Garden de Londres, etc. Nézet-Séguin considère cette tournée mondiale de présentation comme une sorte de course et est conscient qu’à la longue, on ne peut maintenir un tel rythme. Il poursuit en disant qu’il apprécie la continuité et préférerait se concentrer sur quelques lieux.

Mais le marché de la musique classique est avide de nouveaux visages et leur attache une valeur marchande.  La  profession a besoin d’eux, pour se débarrasser de l’image trop  « bon chic bon genre » qui s’adresse surtout à un public du troisième âge. Dans le foyer de la salle de concert de Dortmund, où Nézet-Séguin vient tout juste de diriger un concert, de grandes affiches hautes de plus d’un mètre représentant de grands chefs et de grands musiciens, sont accrochées et jettent un regard sur le public : Gustavo Dudamel, Hélène Grimaud, Lang Lang et touts les autres. Nézet-Séguin est maintenant des leurs.

Mais d’où vient donc ce personnage qui s’est hissé si vite au sommet de son art? Nézet-Séguin considère que de venir du Canada, situé à l’extérieur des grands circuits musicaux, constitue un avantage: Montréal est une ville assez grande pour permettre à un musicien de se développer. Mais elle est aussi juste assez petite et provinciale pour lui permettre de trouver sa propre voie sans être trop influencé par l’extérieur. A un certain moment, ce phénomène l’a forcé à effectuer une remise en question de sa carrière. Cela peut s’avérer salutaire et renforcer le caractère. Il n’a jamais suivi de cours conventionnels auprès de grands maîtres, n’a jamais été pris sous l’aile d’aucun maestro connu. Il n’a été l’assistant d’aucun chef ni d’aucun orchestre en Amérique ni en Europe, comme c’est la coutume. Il a tout fait et tout appris par lui-même : la manière de répéter, la vaste exploration du répertoire opératique et concertant : tout cela est déjà derrière lui. Mais ce n’est pas sur ses seuls dons qu’il a pu s’appuyer. Il a aussi pu s’appuyer sur autre chose que ses seuls dons : les racines d’une famille profondément catholique l’ont conduit à ses premières expériences comme chanteur et chef de chœur; celles-ci ont laissé des traces. 

Yannick Nézet-Séguin a toutefois un modèle : le chef italien Carlo Maria Giulini. Impressionné par ses enregistrements de Bruckner publiés à la fin de sa vie, Yannick lui avait écrit une lettre. Giulini l’invita alors à des répétitions et s’entretint à plusieurs reprises avec lui. C’était en 1998, juste avant que le célèbre maestro ne mette définitivement fin à sa carrière. Dans la dernière période de sa vie, Giulini est devenu un vrai et chaleureux apôtre de la vérité en musique, prêchant une certaine humilité. Il méprisait surtout le manque de respect et les airs de spectacle que se donne parfois la musique classique. Il disait qu’il fallait avoir appris à aimer chaque note avant de pouvoir enregistrer une oeuvre. Et c’est à ce degré proche de la sainteté en musique qu’aspire Nézet-Séguin. Avant ses débuts au Met de New York où il a dirigé Carmen, il explique qu’il déteste diriger des oeuvres autrement, juste pour faire différent. Pour lui, ce qui compte, c’est le caractère et quelques étincelles, mais toujours sans prétention.

En comparaison du filiforme et charismatique Giulini, inspirant la solidité d’un saule pleureur, Yannick Nézet-Séguin donne plutôt l’impression d’être électrisant, plein d’énergie, de ferveur et d’enthousiasme, ce qui correspond aussi à ce qu’était Giulini à ses débuts. De corpulence assez petite, sa musculature est bien développée, sa nuque est    forte et costaude et il porte les cheveux courts – bref, un faisceau d’énergie toujours prêt à bondir. Sa gestique est concise, fougueuse et animée. Malgré tout, ses mouvements sont libres de toute extravagance et très naturels. On aimerait le classer dans cette catégorie des fonceurs jeunes et fous qui déambulent sur scène avec l’idée de changer la musique et le monde. Mais Nézet-Séguin fait autrement. Son nouvel enregistrement Ravel (sous étiquette EMI) avec l’Orchestre Philharmonique de Rotterdam dont il est le chef, en fournit la preuve. Il utilise ici toute son élégance qui, en contact avec la couleur et l’atmosphère, dégage une douceur captivante et une sensation de légèreté. Il plonge toujours plus profondément dans l‘enchaînement des oeuvres, depuis les extraits de Daphnis et Chloé, en passant par les Valses nobles et sentimentales et allantjusqu’aux sphères magiques de Ma Mère l’Oye, pour finalement atteindre l’essence de l’œuvre que constitue le cosmos musical de Ravel. La destination finale étant Le jardin féerique, une fantaisie tirée d’un conte ou d’un rêve qui laisse un effet chatoyant et une impression divine . C’est dans de telles sphères que la qualité peut s’épanouir.     

Translated from german by Marie-Elisabeth Morf and Louis Bouchard

NOTE  Pour plus de clarté dans le cursus de Yannick Nézet-Séguin, des précisions ont été ajoutées  entre parenthèses par Claudine Nézet.