La pédagogie comme maïeutique
Jean-Charles Hoffelé - Diapason
Novembre 2004
28 ans, à l'âge où beaucoup de musiciens se cherchent encore, Yannick Nézet-Séguin s'est trouvé depuis quelques années déjà. En mars 2000, l'Orchestre Métropolitain du Grand Montréal se dotait d'un des plus talentueux chef d'orchestre qu'ait enfanté le Canada. L'osmose entre le jeune homme et ses musiciens s'est renforcée saison après saison : « nous montons sept programmes par saison, comme l'orchestre a une forte vocation pédagogique, et que nous tournons dans tous les arrondissements du grand Montréal, y compris en centre-ville, j'ai décidé de présenter les œuvres brièvement, en essayant de donner au public quelques clefs pour qu'il puisse les appréhender plus aisément. Nous avons choisi d'élaborer les concerts autour de thèmes, comme par exemple celui de la nature, où nous présentons les Quatre saisons ,la Pastorale et une œuvre commandée à un compositeur canadien, car l'orchestre s'est engagé dans une politique de création artistique ». Mais la notion de cycles consacrés à des figures majeures de l'histoire de la musique est également une constante : une intégrale des symphonies de Mahler, documenté à ce jour par une surprenante version de la 4 e , un vaste cycle dédié à l'œuvre brucknérien constituent deux axes majeurs du travail «en profondeur» entrepris par le chef et ses musiciens. « Je cherche à développer un échange avec les instrumentistes, j'ai ma conception de la partition, mais je ne refuse jamais les idées qui naissent durant les répétitions, l'enrichissement mutuel profite d'évidence à l'œuvre mise en chantier, et les liens de complicité ainsi créées facilitent considérablement le travail. J'ai appris ce respect de l'autre en assistant aux répétitions de Carlo Maria Giulini avec lequel j'ai eu la chance de travailler peut avant qu'il ne se retire de la scène publique. Je crois qu'un chef d'orchestre est autant un récepteur qu'un émetteur ».
Tempo et expression
Ce qui d'emblée séduit dans cette 4e de Mahler, évoquée plus haut, est la justesse naturelle des tempos. « Pour moi, c'est la phrase musicale, l'expression de celle-ci, son dessin, ses accents qui déterminent le tempo, et non le tempo qui plie la phrase à ses volontés. J'ai étudié le chant, j'ai un rapport naturel avec le souffle, le coulé des voix, la pratique du chant choral m'a permis de prendre la pleine mesure du pouvoir narratif de la musique. ». Lorsqu'on le questionne sur les chefs qu'il admire, Giulini et Furtwängler sont les premiers cités, l'un et l'autre privilégiaient justement l'expression musicale avant la stabilité métronomique. « En observant Giulini, j'ai compris que l'architecture d'une œuvre dépendait de chaque note, que chaque détail devait être mis en perspective, et qu'alors la partition se développait naturellement ». Leonard Bernstein vient juste après, comme en embuscade « Il me fascine par sa capacité à vivre la musique dans chaque cellule de son corps, ses interprétations respirent une sincérité qui démontre à quel point son rapport aux partitions pouvait être physique, premier ». Pour ses vertus lyriques Walter s'impose à lui comme un modèle, et alors qu'il entre plus avant dans les partitions de Bruckner le geste qu'y déploie Klemperer l'impressionne.
La voix toujours
Chaque année, Yannick Nézet-Séguin dirige un ouvrage lyrique à l'Opéra de Montréal : « Pour moi, l'activité de chef de fosse et de chef de concert se complètent naturellement, je ne pourrais renoncer ni à l'une ni à l'autre, j'ai été élevé musicalement au sein de l'Opéra, où j'ai rempli les fonctions de chef assistant de l'orchestre puis de chef de chœur de 1998 à 2002. On apprend tout au contact d'une scène lyrique, c'est la meilleure école ». Lorsqu'on lui demande quelles nouvelles œuvres il voudrait aborder, la réponse est immédiate. « A l'opéra, en fait, j'aimerais revenir à Pelléas et Mélisande avant tout, pour moi une partition qui m'est consanguine, puis je souhaiterais aborder la Salomé de Strauss et Don Carlos ». 2004 sera l'année des premiers concerts européens, et la France ouvrira la tournée avec l'Orchestre National du Capitol, un concert en matinée dont le programme n'est pas sans refléter le souci pédagogique cher au chef : « j'ai voulu faire voisiner le Tombeau de Couperin de Ravel, qui est une de mes œuvres favorites, avec le Premier Concerto Brandebourgeois de Bach, car les œuvres ont en commun une utilisation savantes des rythmes de danses. En seconde partie l'Italienne de Mendelssohn rappelle que celui-ci fut le principal « redécouvreur » de l'œuvre du Cantor au XIXe siècle, et la danse est y omniprésente, en particulier dans le Saltarello du finale ». Construire des programmes où les œuvres s'éclairent les unes les autres fait partie de l'aventure quotidienne pour ce chef dont la maturité égale la jeunesse. « À Montréal, j'ai dirigé tout un concert Bruckner, un Motet , la 9 e Symphonie , le Te Deum . J'ai demandé au public de ne pas applaudir, avant chaque œuvre j'ai juste donné quelques indications pour que les auditeurs puissent comprendre le message spirituel de ce compositeur qui m'est si cher ». Des projets discographiques ? « Peut-être chez Atma la poursuite du cycle Mahler. Nous abordons la 5e, j'ai été impressionné par l'interprétation que vient d'en proposer Claudio Abbado et l'Orchestre du Festival de Lucerne ». Laissons Yannick Nézet-Séguin faire son miel d'aussi bonnes choses, et guettons ses concerts comme ses disques.
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